Cap-Ferrat, week-end de juin

leontine

Cap d'Agde, juillet

Je n'avais jamais entendu parler du Cap d'Agde avant que Franck en parle.

Ou plutôt — j'en avais entendu parler, vaguement, avec cette pruderie involontaire qu'on a face aux choses qu'on ne comprend pas encore. Une ville naturiste. Un quartier à part. Des gens libres, ou qui essayaient de l'être.

Franck avait dit : on y va une semaine. Juste pour voir. Tu n'es obligée de rien.

J'avais dit oui.

Le quartier naturiste du Cap d'Agde, ça ne ressemble à rien d'autre.

On entre par une barrière, comme dans un autre pays — et c'en est un, d'une certaine façon. Un pays où les codes normaux ne s'appliquent plus, où les corps sont visibles et ordinaires à la fois, où la nudité perd sa charge érotique pour retrouver quelque chose de plus simple et de plus ancien.

Les deux premiers jours, j'observais.

Les corps de tous les âges sur la plage, sans jugement ni performance. Les couples main dans la main sur la promenade, sans vêtements et sans gêne. Les terrasses de café où l'on pouvait s'asseoir nu sans que personne ne lève un sourcil, servi par des gens habillés qui traitaient ça comme la chose la plus naturelle du monde — ce qu'elle était, finalement. Une liberté qui avait l'air acquise, naturelle, qui n'avait pas besoin de se justifier.

Le troisième jour, j'ai ôté le haut de mon maillot.

Ça m'a pris trente secondes. Ensuite j'ai regardé la mer et j'ai oublié.

Les boutiques du quartier n'avaient rien à voir avec ce qu'on trouve ailleurs.

Franck m'avait entraînée dans l'une d'elles un après-midi — une petite boutique climatisée qui vendait des tenues de plage, de la lingerie, et autre chose. Cette autre chose que je ne savais pas encore nommer.

Les robes sur les cintres étaient courtes, légères, conçues pour suggérer plus que couvrir. Des matières qui tombaient comme de l'eau, des découpes impossibles, des tissus qui jouaient avec la transparence.

Franck en avait sorti une.

Blanche — enfin, ivoire, presque. Courte, s'arrêtant à mi-cuisse. Dos nu jusqu'aux reins, maintenu par deux fines brides croisées. Le devant légèrement froncé, une matière fluide qui se plaquait aux formes sans les cacher vraiment. Dans la lumière directe, elle devenait translucide.

— Essaie-la, avait dit Franck.

Je l'avais regardé.

— Pour aller où ?

Il avait souri.

— On verra.

Dans la cabine, je me suis regardée longtemps.

La robe tombait exactement comme prévu — le tissu effleurant les courbes sans les emprisonner, le dos entièrement dégagé, les bretelles fines sur mes épaules. Quand je me suis tournée face à la lumière du hublot, la transparence était réelle. Pas totale, mais suffisante. Suffisante pour que le regard cherche ce qui est dessous et trouve presque tout.

Je n'avais rien mis dessous — c'était la condition de ce genre de robe.

Franck avait écarté le rideau de la cabine sans frapper.

Il m'avait regardée en silence pendant quelques secondes.

— On la prend, avait-il dit.

À sept heures du soir, il m'avait dit de mettre la robe.

— On dîne sur les quais, avait-il précisé. La partie normale. Pas le quartier.

J'avais compris ce que ça voulait dire. Les quais du Cap d'Agde, côté ville — les restaurants avec des touristes ordinaires, des familles, des gens qui ne savaient pas d'où on venait.

Mes mains tremblaient légèrement en passant la robe.

Pas de soutien-gorge — impossible avec ce dos. Pas de culotte — le tissu était trop fin, les lignes trop visibles. Des sandales à talons, hautes, qui changeaient ma façon de marcher.

Franck m'avait regardée de la tête aux pieds quand j'étais sortie de la salle de bain.

— Tu es prête ?

— Je ne sais pas.

— Si, tu l'es.

La terrasse du restaurant donnait directement sur le quai.

Tables serrées, lumières chaudes, odeur de grillades et de sel. Un serveur nous avait placés — une table en bordure, bien visible, face au passage. Hasard ou choix de Franck, je ne savais pas.

Je m'étais assise.

Et j'avais compris, dans les premières minutes, ce que voulait dire être vue.

Pas les regards appuyés, pas les réactions excessives — juste cette conscience aiguë d'exister dans le champ de vision des autres. Le couple d'à côté qui avait levé les yeux quand j'étais passée entre les tables. Le groupe d'hommes au bar qui s'était tu une seconde. Le serveur dont les yeux avaient fait un voyage bref mais précis en posant les menus.

Rien de grossier. Juste la réalité nue d'être regardée.

Franck me regardait, lui, différemment. Avec cette expression concentrée, presque sérieuse, d'un homme qui voit quelque chose qui lui appartient être désiré par d'autres, et qui trouve ça — non pas menaçant — mais profondément excitant.

— Tu sens les regards ? avait-il murmuré.

— Oui.

— Et ?

J'avais pris mon verre.

— Continue à me regarder comme ça et je ne réponds plus de rien.

Il avait ri.

Sous la table, sa main avait trouvé mon genou, était remontée lentement le long de ma cuisse jusqu'à l'ourlet de la robe, s'était arrêtée là — juste là — et était restée.

J'avais terminé mon verre en gardant les yeux dans les siens.

Nous n'avions pas fini le dessert.

Franck avait demandé l'addition et m'avait regardée.

— Il y a un endroit, pas loin d'ici. Tu m'as dit que tu voulais voir.

Je savais de quoi il parlait. Nous en avions discuté avant de partir — une boîte échangiste au Cap d'Agde, connue, réputée pour son ambiance sans pression. J'avais dit peut-être. Ce soir, debout à la sortie du restaurant dans ma robe transparente avec encore sur la cuisse la chaleur de la main de Franck, peut-être était devenu oui.

L'entrée était discrète.

À l'intérieur, la lumière était rouge et dorée, la musique basse et régulière, avec ce rythme qui s'installe dans le bas du ventre. Des gens debout au bar, des couples assis dans des alcôves, quelques silhouettes qui dansaient dans l'espace central. Certains habillés, d'autres moins, dans cette gradation naturelle où personne ne semblait remarquer la différence.

Franck m'avait commandé un verre. Nous avions regardé.

— On n'est obligés de rien, avait-il répété.

Je le savais. C'est pour ça que j'étais là.

Nous avons dansé d'abord.

Juste nous deux, dans l'espace central, serrés l'un contre l'autre. Sa main dans mon dos nu, mes paumes sur son torse, le tissu de ma robe qui n'était presque rien entre nos corps. Je sentais les regards — pas pesants, pas intrusifs, juste là, comme une chaleur supplémentaire qui s'ajoutait à celle de Franck contre moi.

À un moment il m'avait embrassée — longuement, les mains dans mes cheveux, sans se préoccuper d'où nous étions ni de qui regardait.

Je m'étais laissée aller.

Dans l'une des alcôves du fond, nous nous sommes installés.

Un canapé large, des coussins, la lumière encore plus tamisée. D'autres couples dans les alcôves voisines — proches sans être intrusifs, dans leur propre monde et dans le nôtre simultanément.

Franck m'avait fait asseoir sur ses genoux, face à lui, la robe remontée sur mes cuisses. Ses mains sur mes hanches. Nos fronts collés l'un à l'autre.

— Regarde, avait-il murmuré.

J'avais levé les yeux.

Deux hommes debout à quelques mètres nous regardaient — pas avec indiscrétion, mais avec cet intérêt ouvert et tranquille qui est la règle dans ces endroits. Un couple dans l'alcôve d'en face avait tourné les yeux vers nous.

J'aurais dû me sentir exposée.

Je me suis sentie libre.

Ce qui s'est passé ensuite appartient à ces moments où le corps prend le relai et où la tête, enfin, se tait.

Franck m'a allongée sur le canapé et s'est penché sur moi, et j'ai laissé la robe glisser là où elle voulait glisser, et j'ai fermé les yeux une seconde avant de les rouvrir parce que je ne voulais rien manquer — ni lui au-dessus de moi, ni la lumière dorée du plafond, ni les silhouettes autour de nous qui existaient et ne pesaient pas, présences chaudes dans le noir qui rendaient tout plus réel, plus intense, plus vivant.

J'ai gardé les yeux ouverts.

Franck non plus ne les a pas fermés.

Il me regardait — ce regard-là, le sien, celui que je connaissais et qui ce soir avait quelque chose de supplémentaire, un éclat que je ne lui avais pas encore vu, comme si me voir ainsi — offerte, assumée, regardée par d'autres — lui révélait quelque chose qu'il avait toujours su mais jamais vu aussi clairement.

Quand je suis tombée, c'est dans ses yeux que je suis tombée.

Pas dans les regards autour. Pas dans la lumière rouge. Dans les siens, uniquement.

Nous sommes rentrés à pied le long des quais, tard dans la nuit.

Ma robe froissée, mes cheveux défaits, ses doigts entrelacés aux miens.

La mer était noire et calme. Quelques bateaux éclairés au loin.

— Tu regrettes ? a demandé Franck.

— Non.

— Tu referais ça ?

J'ai réfléchi une seconde — sincèrement, honnêtement.

— Oui. Mais seulement avec toi.

Il a serré ma main.

Nous avons marché jusqu'à l'appartement sans rien dire d'autre.

Certains soirs n'ont pas besoin de conclusion. Ils se suffisent à eux-mêmes, complets, comme une phrase bien terminée qu'on n'a pas envie de relire parce qu'on sait qu'elle était justeontent