Ma première fois à trois

TRIOLISME

Léontine

Cannes, hôtel Martinez — suite 612

Je n'étais pas censée finir cette nuit-là dans leur suite.

J'étais à Cannes pour deux jours de réunions — le genre de déplacements professionnels où l'on mange seule au bar de l'hôtel avec son téléphone comme seule compagnie. J'avais réservé une table au restaurant du Martinez, commandé une coupe de Ruinart, et je regardais la Croisette s'illuminer derrière les baies vitrées quand ils sont entrés.

Deux hommes. Italiens, j'allais l'apprendre. Milanais précisément. La quarantaine tous les deux, avec cet élégance naturelle que certains hommes du Sud portent sans effort — costumes sombres, montres discrètes, façon de traverser une salle comme si elle leur appartenait sans pour autant l'afficher.

L'un s'appelait Luca. L'autre, Alessandro.

Luca était le premier à avoir croisé mon regard. Un sourire bref, presque imperceptible. Je n'ai pas détourné les yeux assez vite.

Ils ont demandé à partager ma table. Le restaurant était complet — c'était leur prétexte, et nous savions tous les trois que c'en était un.

J'ai dit oui.

Le dîner a duré trois heures.

Nous avons bu du Blanc de Blancs, puis un Barolo qu'Alessandro avait choisi avec la concentration d'un homme qui prend le vin au sérieux. Les huîtres d'abord, puis un loup en croûte de sel, puis un plateau de fromages que personne n'a vraiment touché parce que la conversation était devenue plus intéressante que la nourriture.

Luca parlait avec ses mains. Alessandro parlait peu mais quand il le faisait, les mots avaient du poids. Ils travaillaient dans l'immobilier de luxe — des projets sur la Côte, des hôtels particuliers à Mougins, une villa à Cap-Ferrat. Ils venaient à Cannes une fois par mois.

— Et vous, Léontine — qu'est-ce qui vous amène ici ? a demandé Luca.

— Le travail. Rien d'aussi glamour que le vôtre.

— Le glamour, a dit Alessandro en me regardant par-dessus son verre, c'est rarement dans les projets. C'est dans les rencontres.

J'ai souri dans ma coupe.

Dehors, la Méditerranée était noire et calme. Le maître d'hôtel nous a apporté des mignardises que personne n'avait commandées. Les bougies sur la table avaient diminué de moitié.

À un moment, le genou de Luca a effleuré le mien sous la nappe. Il n'a pas bougé. Moi non plus.

Leur suite était au sixième étage, vue sur la mer.

Quand Alessandro a ouvert les portes-fenêtres, l'air de juin est entré d'un coup — tiède, salé, avec ce parfum de mimosa qu'on ne trouve que sur cette côte. Le balcon était large, les lumières de Cannes s'étiraient vers la gauche jusqu'au Suquet.

Luca avait débouché une bouteille de champagne — Krug, je l'ai vu à l'étiquette. Il a rempli trois flûtes sans me demander si j'en voulais. Il savait que j'en voulais.

Je me suis avancée vers le balcon. Alessandro m'a rejointe, s'est posté derrière moi, les mains de chaque côté de mes hanches sur la rambarde sans me toucher — juste présent, juste là, me laissant sentir sa chaleur à quelques centimètres de mon dos.

— La vue est extraordinaire, j'ai dit.

— Oui, a-t-il répondu.

Il ne regardait pas la mer.

C'est Luca qui a posé sa main sur moi en premier — dans mon cou, écartant mes cheveux d'un geste lent. Ses lèvres ont suivi, chaudes et précises, et j'ai senti mon dos se creuser légèrement, m'incliner vers lui sans l'avoir décidé.

Alessandro s'est retourné. Il m'a pris la flûte des mains, l'a posée sur la rambarde, et a glissé ses doigts le long de ma mâchoire pour lever mon visage vers lui.

Il m'a regardée une seconde — une seule — avant de m'embrasser.

Pendant ce temps, Luca défaisait la fermeture de ma robe dans mon dos.

J'avais deux paires de mains sur moi et aucune envie que ça s'arrête.

Ils m'ont conduite à l'intérieur.

La suite était immense — un salon séparé de la chambre par une double porte, un lit king size aux draps blancs immaculés, des lampes basses qui donnaient à tout une lumière ambrée. Il y avait des fleurs sur la commode, des roses crème dans un vase en cristal. On ne s'attend pas aux roses dans un moment pareil, et c'est précisément pour ça qu'on s'en souvient.

Ma robe a fini sur le fauteuil. Je me suis retrouvée debout au centre de la chambre en sous-vêtements de dentelle noire — j'avais eu de l'intuition en m'habillant ce soir-là, ou peut-être simplement de l'espoir — sous les regards de deux hommes qui prenaient leur temps.

Luca a dit quelque chose à Alessandro en italien. Quelques mots, à voix basse. Alessandro a souri.

— Il dit que tu es plus belle qu'il l'imaginait, a traduit Alessandro. Je lui ai dit qu'il avait raison.

Luca m'a allongée sur le lit.

Il a commencé par mes pieds — glissant mes sandales, remontant lentement le long de mes jambes avec des mains qui n'avaient aucune hâte. Ses pouces traçaient des cercles sur l'intérieur de mes genoux, de mes cuisses, s'arrêtant juste avant d'arriver là où j'aurais voulu qu'ils arrivent.

Alessandro, lui, s'était allongé contre moi, propped sur un coude, et m'embrassait dans le cou, sur l'épaule, sur la clavicule — une cartographie lente et attentive, comme s'il mémorisait.

J'avais les yeux au plafond, les mains agrippées aux draps.

Quand Luca a finalement posé ses lèvres sur l'intérieur de mes cuisses, j'ai fermé les yeux et laissé échapper un son que je n'ai pas cherché à retenir.

Alessandro a ri doucement contre mon cou. Un rire bas, sans moquerie — le rire de quelqu'un qui prend ça pour un compliment. Ce qu'il était.

Ce qui s'est passé ensuite a eu la qualité des choses rares — fluide, sans maladresse, comme si nous nous connaissions depuis longtemps ou comme si nos corps avaient une intelligence que nos têtes n'avaient pas besoin de superviser.

À un moment je me suis retrouvée à genoux sur le lit, Alessandro derrière moi, ses mains sur mes hanches, entrant en moi avec une profondeur qui me coupait la respiration. Et Luca devant moi, assis, ma bouche sur lui, ses doigts dans mes cheveux — pas pour diriger, juste pour toucher.

Entre les deux, je n'avais nulle part où fuir les sensations.

Elles venaient de partout à la fois — la chaleur d'Alessandro dans mon dos qui rythmait, qui s'approfondissait, qui me faisait cambrer jusqu'à poser mes paumes à plat sur le matelas pour tenir. Et Luca devant, qui murmurait des mots en italien que je ne comprenais pas mais dont le sens était parfaitement clair.

À un moment Alessandro a glissé une main sur mon ventre, a trouvé l'endroit précis, et a maintenu une pression constante pendant qu'il continuait.

J'ai perdu pied.

Ce n'était pas une chute — c'était une dissolution. Quelque chose s'est ouvert quelque part en moi et tout est parti en même temps, une vague longue et totale qui m'a laissée les bras tremblants, le front posé sur le drap blanc, incapable de dire un mot.

Alessandro a posé ses lèvres entre mes omoplates.

Luca a caressé mes cheveux.

Nous avons recommencé. Autrement, plus doucement — Alessandro allongé sous moi, moi sur lui face à lui, les mains posées sur son torse, trouvant mon rythme pendant que Luca, derrière, prenait son temps pour s'approcher encore, pour ajouter cette sensation nouvelle qui m'a fait baisser la tête et mordre l'épaule d'Alessandro qui n'a pas protesté.

À un moment j'ai redressé la tête et je me suis vue dans le grand miroir de la commode en face du lit.

Je ne me suis pas reconnue — pas parce que j'avais changé, mais parce que je ne m'étais jamais vue comme ça. Cette femme-là, entre deux hommes, les yeux mi-clos, la bouche entrouverte, les cheveux défaits sur les épaules. Abandonnée et présente à la fois. Totalement là.

Je me suis regardée pendant une longue seconde.

Puis j'ai souri.

Aux alentours de trois heures du matin, nous avons commandé du room service — des fraises, du chocolat, une autre bouteille de champagne que nous avons à moitié bue, allongés sur les draps froissés à parler de rien, de tout, de l'Italie et de Paris et de cette façon qu'a la vie de vous surprendre quand vous avez cessé de l'attendre.

Je suis rentrée dans ma chambre à l'aube.

Le lendemain matin j'avais une réunion à neuf heures. Je l'ai tenue, professionnelle et concentrée, avec dans le corps encore cette sensation de flottement — comme après une longue nuit en mer.

Luca et Alessandro sont repartis pour Milan dans la matinée.

Nous nous sommes dit au revoir dans le hall, brièvement, comme des gens qui se connaissent depuis longtemps et savent qu'ils se reverront.

Je ne sais pas si c'est vrai. Mais j'aime l'idée.